Avortement :l’ère du fœtus

Simone Veil

Si la France a eu sa loi Veil en 1975 et la Suisse le régime du délai en 2002, l’interruption volontaire de la grossesse n’est toujours pas admise dans bon nombre de pays européens (voir le détail ci-contre).  Et les forces anti-avortement, principalement orchestrées depuis le Vatican et par des groupements ultraconservateurs américains, trouvent de plus en plus d’échos dans les populations et même au sein de l’Union européenne. Ainsi, le mouvement Pro Life (pour la vie) Human Life International bénéficie d’un budget de 750 millions de dollars pour militer contre la contraception et contre les Pro Choice (pour le libre choix). En Europe, les manifestations et les expositions Pro Life prennent de l’ampleur.

À l’opposé, de nouvelles thérapeutiques réclament l’utilisation de produits embryonnaires ou fœtaux, voire d’un fœtus conçu à cet effet. Notre société est en prise avec cette contradiction et les droits conquis de haute lutte comme celui, pour une femme, de disposer de son ventre en avortant une grossesse non désirée, ne semblent pas acquis pour l’éternité mais soumis à des revirements politiques. Au centre du débat se trouve, bien sûr, le fœtus.

Qui est-il ? Une chose dont on peut disposer ou une personne qui a des droits inaliénables ? Les Pro Life partent du principe que l’avortement est un meurtre commis sur un innocent sans défense. Les Pro Choice revendiquent le droit, pour les femmes, à disposer de leur corps. Mais on a instauré la solution du délai, sous-entendant que l’embryon de trois mois est plus proche de la chose que le fœtus de cinq mois… Pour mieux comprendre le débat d’aujourd’hui, il n’est pas inintéressant de voir comment le fœtus a été considéré et traité au cours des siècles.

Un moindre mal

De tout temps, l’avortement a été pratiqué. Mais si on devait le pratiquer, on évitait de le dévoiler publiquement. Les détenteurs masculins de l’autorité ont longtemps fermé les yeux sur une pratique qui souvent arrange tout le monde, surtout lorsqu’il s’agit de bâtards et de filles publiques, mais pas seulement. Ce « contrôle des naissances » a aussi été utilisé par les états et par les familles qui par trop ne voulaient pas diviser leurs richesses – ou par celles qui souffraient de la pauvreté. Dans ce cas, l’homme avait pouvoir de vie ou de mort sur le fœtus – la matrone n’avait qu’à s’exécuter. De même si l’enfant était né, que le père grec ou romain pouvait décider d’exposer – soit d’abandonner dans la rue. « Faire passer » un fœtus, cela a toujours existé, mais on a beaucoup fait comme si cela n’existait pas et sa condamnation n’est intervenue que tard et de façon très aléatoire.

La Bible n’en dit presque rien. Elle ne cite que ce cas involontaire :
« Si des hommes se querellent et qu’ils heurtent une femme enceinte, et la fassent accoucher, sans autre accident, ils seront punis d’une amende imposée par le mari de la femme, et qu’ils paieront devant les juges.
Mais s’il y a un accident, tu donneras vie pour vie,
œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied,
brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » (Exode, 21, 22-25).

Chez les Romains, ni la contraception ni l’avortement en soi n’étaient considérés comme illégaux – d’ailleurs on utilisait souvent les mêmes moyens pour la contraception que pour l’avortement. L’avortement fut pénalisé au IIe siècle non pas pour défendre le fœtus mais pour défendre le droit du père à ne pas être privé de son héritier. La femme qui décidait d’avorter contre le gré de son époux était exilée pour une période fixée par le juge, voire même cela pouvait donner prétexte à divorce, prétexte que Néron a utilisé pour se séparer d’Octavie.

Les théoriciens de l’Eglise criminalisent l’avortement. Mais l’avorteur, la mère et le fœtus restent seuls face au Créateur et la doctrine du « moindre mal » demeure répandue. En Suisse, les premières lois temporelles interdisant la vente des potions abortives sont édictées au XIVe siècle. Les cantons catholiques condamnent à mort l’avortement d’un fœtus animé, bientôt suivis par les cantons réformés qui assimilent parfois cet acte à un infanticide. En France, ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que la gestion de la population devient une affaire d’Etat et l’avortement un crime pénal autant qu’un problème politique et social.

Les médecins sont autorisés à pratiquer l’interruption de grossesse pour des raisons thérapeutiques, mais les avortements clandestins se multiplient, en général exécutés par des femmes d’où l’expression « une affaire de femme ». Le terme de « faiseuse d’anges » apparaît vers 1880. Si la législation devient sévère au début du XXe siècle, les juges acquittent les personnes poursuivies pour avortement dans la plupart des cas. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que les choses se durcissent vraiment, car il faut repeupler la France. Dans les années 30, les poursuites se relâchent, jusqu’à ce que le régime de Vichy ne fasse de l’avortement un crime d’Etat.

Méthodes d’avortement

Le cours de l’histoire a donc vu de nombreuses substances utilisées aux fins d’avortement, des plus loufoques aux plus dangereuses, voire à potentiel mortel. Ainsi, certaines étaient non-nocives mais parfaitement inefficaces, comme les absorptions de gaïac (qui était aussi utilisé contre la syphilis), de camomille, d’absinthe, de safran… D’autres étaient certes plus efficaces mais malheureusement dangereuses, tel l’apiol, contenu dans le persil, et la digitale (fleur toxique en surdose). Et l’on ne reculait pas devant l’absorption de poisons tel le plomb, le mercure, le phosphore, l’arsenic, les produits issus du potassium, le chloroforme… Ces derniers pouvaient provoquer des hémorragies utérines qui tuaient le foetus en mettant la mère gravement en danger.

On recourrait également à des procédés mécaniques indirects comme les lavements répétés (à l’eau de javel par exemple), les injections de phénol, les saignées, les sauts à la corde. On provoquait aussi des traumatismes extra-génitaux par des chocs issus d’accidents volontaires ou par des coups donnés sur l’abdomen. L’on exerçait encore une action directe sur l’appareil génital par des touchers vaginaux répétés, des coïts abusifs, des injections vaginales chaudes, des cautérisations du col de l’utérus, ou des massages violents abdominaux pour faire descendre l’utérus, avec comme conséquences des blessures du vagin ou du col de l’utérus.

Enfin, on utilisait toutes sortes d’instruments pointus pour perforer les membranes comme les aiguilles à tricoter, les tringles de rideaux, les fils de fer, les pointes de ciseaux, les sondes de caoutchouc… Les avortées mouraient fréquemment dans des conditions et des souffrances horribles. Les décès étaient le plus souvent dus à des infections, à des perforations, parfois à un choc. Une embolie pulmonaire foudroyante ou une septicémie pouvaient emporter les femmes en quelques heures après les manœuvres abortives. La médicalisation de l’avortement commence au milieu du XIXe siècle grâce à l’invention de la curette (1843), puis du cathéter en caoutchouc (dès 1850) et à la découverte de l’asepsie (1867). Mais ces méthodes restent périlleuses jusqu’à l’apparition de la pénicilline (1928).

Le fœtus : chose ou personne ?

La condamnation de l’avortement ne l’a jamais empêché, elle a juste provoqué des douleurs terribles et des morts inutiles. Aucune époque, aucun régime n’en a été indemne. Certaines sociétés y ont même recouru. Ainsi, dans l’Antiquité, l’interruption de grossesse a été pratiquée comme méthode de contrôle des naissances. La civilisation grecque s’en est accommodée en se basant sur une théorie aristotélicienne postulant qu’un embryon ne devient un être qu’au quarantième jour pour les garçons et au quatre-vingtième pour les filles. Avant, il se résume à n’être qu’une chose et sa « liquidation »  n’est pas une atteinte à la vie humaine.

Le théologien Thomas d’Aquin (1225 – 1274) s’est inspiré de la théorie aristotélicienne pour situer « l’animation » du fœtus, soit le fait qu’il se dote d’une âme humaine après en avoir eu une végétale puis une animale, au quarantième jour pour les deux sexes. Ces deux façons d’accorder au fœtus deux « états » successifs, celui d’une chose puis d’un être, sont en fait les ancêtres de notre solution de délai, la question de savoir à quel moment l’embryon se dote d’une âme continuant d’occuper les théologiens.

Pour un statut juridique du fœtus

Si les Pro Life mènent un combat pour affirmer que le fœtus est, dès la première cellule, un être humain, les Pro Choice s’arrangent de l’avortement en voulant distinguer deux états du fœtus : durant les trois premiers mois l’embryon serait plus proche de la chose et entièrement assujetti à la volonté de la mère. Il serait en quelque sorte une sous race, catégorie hypocrite permettant de se donner bonne conscience et d’évacuer les problèmes moraux. Or, comme l’écrit Roger Bessis dans Qui sommes-nous avant de naître, cela ne correspond pas à la réalité scientifique. Il rappelle qu’à trois mois, l’embryon est déjà un foetus pourvu d’un cerveau et de membres, il choisit de changer de position, il éprouve des sensations. Mais, et c’est d’importance, il ne souffre pas.

Grâce à l’échographie, dont Bessis est l’un des pionniers, nous sommes devenus les témoins de son évolution. Le praticien propose de sortir de l’hypocrisie et d’assumer l’avortement pour ce qu’il est : l’acte est le même à trois mois ou à quatre. Il va plus loin : il propose de donner un statut juridique au fœtus qui n’est ni une chose ni une personne mais… un fœtus. Ainsi, il écrit : «  Il est temps d’échapper au double obscurantisme de ceux qui refusent l’évidence du droit à l’avortement au nom du fœtus et de ceux qui refusent l’évidence du fœtus au nom de l’avortement. » Selon lui, la reconnaissance légale du fœtus permettrait d’empêcher les abus scientifiques et les tentations eugénistes, de même que, dans certains cas, elle permettrait des dédommagements par la reconnaissance d’un fœticide.

Ainsi, il y a eu des procès… « avortés » lorsque, suite à un accident de la route provoqué par un chauffard, une femme a perdu l’enfant qu’elle portait sans pouvoir faire valoir le meurtre de son embryon. « Ce n’est pas le fœtus qui a droit à un statut parce qu’il est une personne mais la personne qu’il sera qui a droit à un statut même quand elle n’est que fœtus. Ce n’est pas du droit du fœtus qu’il s’agit mais de celui de tout adulte de ne pas être pénalisé par un mauvais départ dans la vie et de celui de la société de se protéger des dérives de la maîtrise médicale, voire des dérives politiques. »

La question est porteuse d’avenir et constitue un débat philosophique et scientifique essentiel qui permettra notamment à l’avortement de sortir de ses ambiguïtés. On ne tue ni une chose ni une personne, mais un fœtus qui bénéficie d’une reconnaissance légale. Par là même, le travail de deuil en sera sans doute facilité – on saura mieux qui l’on pleure en sachant qui l’on tue. On conclura en reprenant la phrase avec laquelle Luc Boltanski clôt La Condition fœtale : « La condition fœtale, c’est la condition humaine. »