L’hymen à travers l’histoire et les représentations

Citations

Déchirer la membrane, rompre l’hymen, dépuceler, déflorer, cueillir la fleur, casser l’œuf, déchirer le voile virginal, féminiser, dévirginiser, faire saigner, montrer le drap taché

hymen par Julia Reodica

Nous nous rappelons tous la première fois. La première fois où nous avons fait l’amour. Mais quel souvenir gardons-nous, nous les femmes, de notre défloration, de la perte de notre hymen comme on le dit couramment mais improprement ?
Si nous n’avons pas eu pour devoir absolu d’être vierge face à notre mari, cette histoire d’hymen est généralement passée comme lettre à la poste et la présence ou l’absence de quelques gouttes ensanglantées ne nous a pas plus marquées que cela.
Si, au contraire, lesdites traces de sang doivent être la preuve de la virginité, cette histoire peut devenir un cauchemar. Car n’est déclarée vierge que la femme qui saigne lors de son premier rapport, son hymen encore intact étant perforé par le membre masculin. C’est la preuve par le sang.

Dans le Deutéronome

Dans les textes sacrés des trois religions monothéistes, seulL’Ancien Testament établit un lien entre virginité et sang. DansDeutéronome 22, 17, un père déclare : « Or voici les signes de virginité de ma fille. Et ils déploieront son vêtement devant les anciens de la ville. » – sous-entendu, un vêtement taché de sang. « Mais si le fait est vrai, si la jeune femme ne s’est point trouvée vierge, on fera sortir la jeune femme à l’entrée de la maison de son père ; et elle mourra, parce qu’elle a commis une infamie en Israël, en se prostituant dans la maison de son père. » (Deutéronome, 22, 20-21). C’est donc à ces quelques lignes que l’on doit pour les siècles à venir le mythe qu’une femme devrait saigner lors de son premier rapport pour prouver sa virginité.

Marie, vierge et mère

  Le Nouveau Testament ne parle pas de sang mais la figure de Marie est bien entendu pour beaucoup dans le devoir de virginité. Non seulement elle est vierge lorsqu’elle s’unit à Joseph, mais elle le reste lorsqu’elle accouche de Jésus, nommé son premier-né, les autres enfants du couple posant problème et étant considérés soit comme les fils de Joseph nés d’un premier mariage soit comme des cousins. Qu’elle soit vierge lorsqu’elle enfante Jésus prouve une chose: le Nazaréen ne peut être que le fils de Dieu. Le catholicisme n’aura de cesse au cours des siècles de renforcer la doctrine de la virginité de Marie allant jusqu’à déclarer qu’elle serait elle-même née exempte de tout péché.
C’est le fameux dogme de l’Immaculée Conception, émis par Pie IX via une bulle papale datée du 8 décembre 1854. Dite « Ineffabilis Deus », elle affirme: « Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine, qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement, et constamment par tous les fidèles. » Cette doctrine « révélée » est certainement destinée à lutter contre la progression du rationalisme comme elle est une réaction aux divisions internes de l’Eglise chrétienne. L’affaire faisant des… bulles, Vatican II (1962-1965) décide d’attribuer la virginité à l’âme plutôt qu’au corps. Le 8 décembre peut ainsi demeurer, pour les catholiques, le jour de l’Immaculée Conception.

Une affaire d’honneur et de paternité

Le Coran, lui, ne fait ni mention du devoir de virginité ni de la virginité de Marie et Khadija, pour ne parler que d’elle, était deux fois veuve lorsque Mahomet l’épouse et qu’elle devient la première femme musulmane de l’histoire. Pourtant, l’Islam, à la suite des religions juive et chréitienne, impose lui aussi le devoir de virginité afin que la paternité soit une certitude. Pour prouver un état aussi immatériel et invisible, on a inventé l’hymen qui doit saigner au premier rapport. L’homme peut ainsi démontrer son honneur par le sang, honneur d’être le premier et le père génétique de ses enfants. La tradition, dans un code masculin, s’est donc imposée telle, mais qu’en est-il réellement d’un point de vue strictement physique et scientifique?

Un petit anneau membraneux

Prenons la définition du Petit Larousse de la Sexualité dirigé par le gynécologue Sylvain Mimoun et édité en 2007. On y lit : « Hymen : n. m. Petit repli membraneux annulaire qui ferme partiellement l’entrée du vagin des vierges.
L’hymen est un petit anneau membraneux qui fait le tour de l’entrée du vagin, juste sous le méat urinaire. Ce n’est pas une « membrane » tendue comme le tympan ou la peau d’un tambour : l’hymen a plutôt l’aspect d’une petite corolle repliée sur elle-même, ce qui le rend difficile à repérer. (…) Son aspect plissé ou froncé et sa couleur rose lui avaient valu, en vieux français, les noms de bouton de rose ou de fleur, d’où est restée l’expression « défloration » pour le premier rapport sexuel. (…) (l’usage des tampons ne supprime pas la virginité, mais peut rendre les premiers rapports plus faciles en assouplissant l’ouverture de l’hymen). (…) Le premier rapport sexuel va agrandir l’ouverture hyménéale en provoquant une déchirure. C’est la taille de l’orifice initial qui va déterminer la facilité ou la difficulté du premier rapport et l’importance du saignement. »

La membrane n’est pas anatomique mais culturelle

Ainsi, le Petit Larousse de la Sexualité marque une avancée en affirmant que l’hymen n’est pas une membrane tendue que le membre masculin viendrait perforer lors du premier rapport, mais un petit anneau replié sur lui-même. Ce n’est que dernièrement que la science semble s’entendre sur cette définition – d’ailleurs, l’article en français de Wikipedia parle encore de membrane, de même le Petit Robert 2002 : « Hymen : membrane qui obstrue partiellement l’orifice vaginal, chez la vierge », le dictionnaire liant ainsi indéfectiblement virginité et hymen intact. La notion de membrane n’est pas anatomique mais culturelle, ce que révèle le choix même du mot « hymen » pour définir cette partie du corps dans les différentes langues européennes.

Membrane et mariage

Selon le Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey (Le Robert, 1992), le mot hymen a été introduit en français en 1520, formé à partir du bas latin hymen, lui-même repris du grec humên, signifiant « membrane, peau fine » et « chant du mariage » et qui a donné Hyménée, le Dieu du mariage. Le français a gardé les deux sens pour les relier l’un à l’autre, l’hymen anatomique et intact étant une condition sine qua non d’un hymen heureux. L’expression « par un doux hymen, ils furent réunis » laisse songeur, le douceur de l’union nuptiale se concluant, selon la tradition, par la violence de la défloration, la perforation de l’hymen féminin, d’où devraient surgir des flots de sang!

De la membrane à la muqueuse

Aujourd’hui, la science tend à abandonner le terme même de membrane pour parler d’une muqueuse ayant plusieurs formes et laissant un vide plus ou moins grand au centre de la cavité vaginale. Ce qu’elle ne dit pas encore de façon claire et unanime, c’est que, de par sa souplesse, cette muqueuse ne devrait pas être blessée lors d’un premier rapport. Si saignements il y a, ils seraient provoqués par l’éclatement de petits vaisseaux parce que le vagin n’est pas suffisamment lubrifié ou parce que les frottements sont trop brutaux. Les raisons en seraient mécaniques et non pas anatomiques – ce qui expliquerait enfin pourquoi la plupart des femmes ne saignent pas lors de leur premier rapport. Et pourquoi on peut saigner en n’étant plus vierge. Cela relève du bon sens, mais se heurte à une idée reçue ancestrale…