Rousseau, un dangereux supplément

Après l’avoir lu, Rousseau a écrit à Tissot pour l’assurer qu’il partageait entièrement ses vues sur l’autoérotisme – vues qu’il a exposées dans L’Émile : « Défiez-vous de l’instinct (…) Il serait très dangereux qu’il apprît à votre élève à donner le change à ses sens et à suppléer aux occasions de les satisfaire : s’il connaît une fois ce dangereux supplément, il est perdu ». Il demande à l’éducateur de tout faire pour empêcher son élève de se masturber jusqu’à vingt ans : « Veillez donc avec soin sur le jeune homme (…) Ne le laissez seul ni jour ni nuit, couchez tout au moins dans sa chambre : qu’il ne se mette au lit qu’accablé de sommeil et qu’il n’en sorte qu’à l’instant qu’il s’éveille ». Poutant, Rousseau aura été tourmenté toute sa vie par la tentation de la masturbation qu’il appelait aussi, avec ambiguïté, « ce funeste avantage », et il s’y est laissé aller plus qu’à son tour comme il le reconnaît à plusieurs reprises dans ses Confessions sur un ton des plus moralistes.

Voltaire, lui…

Voltaire qui, comme on le sait, n’était en rien d’accord avec Rousseau, son meilleur ennemi de Genève, se moque copieusement des interdits posés sur l’autoérotisme dans son Dictionnaire philosophique http://www.voltaire-integral.com/20/onan.htm, nous livrant par la même occasion un délicieux exemple de sa fameuse ironie. À l’article Onan, onanisme, il écrit notamment :  « Mais aujourd’hui ce qu’on appelle communément le péché d’Onan, c’est l’abus de soi-même avec le secours de la main, vice assez commun aux jeunes garçons et même aux jeunes filles qui ont trop de tempérament.
On a remarqué que l’espèce des hommes et celle des singes sont les seules qui tombent dans ce défaut contraire au vœu de la nature. » Son parallèle avec les singes ridiculise du même coup – de poignet – Immanuel Kant qui est allé, lui, jusqu’à affirmer que la masturbation, comportement purement animal selon lui, est pire que le suicide – le suicide, selon le philosophe allemand, étant certainement plus noble parce que exclusivement humain…

Montaigne et Diogène

Avant Rousseau, le premier « inventeur des confessions » est sans doute Montaigne. On lui doit probablement l’introduction du mot masturbation dans la langue française, qu’il a créé sur le latin masturbatio. Lui qui s’est « ordonné d’oser dire tout » dans ses Essais, évoque l’autoérotisme via Diogène. Le fondateur de l’école cynique avait pour habitude, lorsqu’on lui parlait de la tentation de la chair, de répondre ceci tout en se masturbant : « Ah si on pouvait faire disparaître la faim en se frottant le ventre. » Montaigne rapporte ainsi sa posture : « Car Diogène, exerçant en public sa masturbation, faisait souhait en présence du peuple assistant qu’il pût ainsi saouler son ventre en le frottant. À ceux qui lui demandaient pourquoi il ne cherchait pas lieu plus commode à manger qu’en pleine rue : C’est, répondait-il, que j’ai faim en pleine rue. » (II, 12). Loin de toute condamnation, le philosophe bordelais du XVIe vante la liberté individuelle pour autant qu’elle n’attente pas à celle d’autrui : « Ces philosophes ici demandaient extrême prix à la vertu : et refusaient toutes autres disciplines que la morale : si est-ce qu’en toutes actions ils attribuaient la souveraine autorité à l’élection de leur sage, et au-dessus des lois : et n’entendaient aux voluptés autre bride, que la modération, et la conservation de la liberté d’autrui. » Sade enchaînera en introduisant le substantif masturbateur et en utilisant à l’envi le verbe (se) branler – avec la joie et la liberté que l’on sait. Et sans modération ni retenue aucune.

Diderot, une chose douce

Diderot, lui non plus, ne condamne pas, bien au contraire, ce qu’il appelle une « chose douce » et recommande sa pratique dans leRêve de d’Alembert :

MLLE DE LESPINASSE. – Jusque là je puis être de votre avis sans rougir. Où cela nous mènera-t-il ?
BORDEU. – Vous l’allez voir : Mademoiselle, pourriez-vous m’apprendre quel profit ou quel plaisir la chasteté et la continence rigoureuses rendent soit à l’individu qui les pratiquent, soit à la société ?
MLLE DE LESPINASSE. – Ma foi, aucun.
BORDEU. – Donc, en dépit des magnifiques éloges que le fanatisme leur a prodigués, en dépit des lois civiles qui les protègent, nous les rayerons du catalogue des vertus, et nous conviendrons qu’il n’y a rien de si puéril, de si ridicule, de si absurde, de si nuisible, de si méprisable, rien de pire, à l’exception du mal positif, que ces deux rares qualités…
MELLE DE LESPINASSE. – On peut accorder cela.
BORDEU. – Prenez-y garde, je vous en préviens, tout à l’heure vous reculerez.
MELLE DE LESPINASSE. – Nous ne reculons jamais.
BORDEU. – Et les actions solitaires ?
MELLE DE LESPINASSE. – Eh bien ?
BORDEU. – Eh bien, elles rendent du moins plaisir à l’individu, et notre principe est faux, ou…
MELLE DE LESPINASSE. – Quoi, Docteur !…
BORDEU. – Oui, Mademoiselle, oui, et par la raison qu’elles sont aussi indifférentes, et qu’elles ne sont pas aussi stériles. C’est un besoin, et quand on n’y serait pas sollicité par le besoin, c’est toujours une chose douce. Je veux qu’on se porte bien, je le veux absolument, entendez-vous ? Je blâme tout excès, mais dans un état de société tel que le nôtre, il y a cent considérations raisonnables pour une, sans compter le tempérament et les suites funestes d’une continence rigoureuse, surtout pour les jeunes personnes ; le peu de fortune, la crainte parmi les hommes d’un repentir cuisant, chez les femmes celle du déshonneur, qui réduisent une malheureuse créature qui périt de langueur et d’ennui, un pauvre diable qui ne sait à qui s’adresser, à s’expédier à la façon du cynique Caton, qui disait à un jeune homme sur le point d’entrer chez une courtisane : « Courage, mon fils… », lui tiendrait-il le même propos aujourd’hui ? S’il le surprenait, au contraire, seul, en flagrant délit, n’ajouterait-il pas : cela est mieux que de corrompre la femme d’autrui, ou que d’exposer son honneur et sa santé ?… Et quoi ! parce que les circonstances me privent du plus grand bonheur qu’on puisse imaginer, celui de confondre mes sens avec les sens, mon ivresse avec l’ivresse, mon âme avec l’âme d’une compagne que mon cœur me choisirait, et de me reproduire en elle et avec elle ; parce que je ne puis consacrer mon action par le sceau de l’utilité, je m’interdirai un instant nécessaire et délicieux ! On se fait saigner dans la pléthore ; et qu’importe la nature de l’humeur surabondante, et sa couleur, et la manière de s’en délivrer ? (…) La nature ne souffre rien d’inutile ; et comment serais-je coupable de l’aider, lorsqu’elle appelle mon secours par les symptômes les moins équivoques ? Ne la provoquons jamais, mais prêtons-lui la main dans l’occasion ; je ne vois au refus et à l’oisiveté que de la sottise et du plaisir manqué. (…)

Cependant, ces visions beaucoup trop en avance pour leur temps, ne furent que publiées que posthumes, en 1830, alors qu’elles avaient été rédigées à l’été 1769 ! Et, pour l’Encyclopédie, Diderot ne peut aller si loin contre le siècle et confie à son ami le médecin anglais Robert James le soin de rédiger l’article consacré à la masturbation (resté non signé), qui ne tranche ainsi aucunement avec ce que l’époque pensait du sujet et se réfère largement à l’essai de Tissot http://diderot.alembert.free.fr/ ou www.1789-1815.com/manstupration.htm.

Mais pourquoi diable un tel acharnement contre une pratique aussi privée et inoffensive ? Tisssot, suivant en cela John Marten, rappelle que toute forme d’excès est dangereuse pour l’équilibre du corps. Or la masturbation est « une débauche solitaire qui ne trouve point d’obstacle et n’a point de bornes ». Nourrie par l’imagination, elle peut très vite devenir une obsession, une « fureur utérine » chez la femme: « L’âme et le corps concourent dès qu’une fois l’habitude a pris un peu de force, pour solliciter à ce crime ». Chez les hommes, l’écoulement abusif et inutile de semence vide le corps, chez l’homme comme la femme, l’autoérotisme provoque un épuisement nerveux qui ouvre la voie à tous les déréglements.
La pratique compulsive de cette « habitude pernicieuse » conduit inéluctablement à l’épuisement du corps, à l’impossibilité de se concentrer, aux maladies du cerveau. Les sujets qui ne deviennent pas fous ne peuvent plus assumer leur tâche et se mettent eux-mêmes aux bans de la société.