La condamnation par l’industrialisation

Thomas Laqueur explique lui l’interdit pesant sur la masturbation par l’industrialisation. Si les livres condamnant le plaisir en solitaire apparaissent au moment où la société industrielle prend son essor, ce n’est pas un hasard. On a besoin de forces de travail. Or l’autoérotisme est une pratique égoïste profondément non productive, asociale et dangereuse car elle permet de nier le réel, de se réfugier dans l’intimité du fantasme et de l’imaginaire et, surtout, elle détourne du droit chemin qui mène à l’usine. D’autant qu’on peut la pratiquer à l’infini, avec son propre désir pour seule limite. Elle est d’ailleurs tellement contre-productive qu’elle ne permet même pas la procréation et risque de détourner de l’accouplement fertile. D’où, sans doute, le double sens du mot « branleur » : celui qui se masturbe et celui qui ne fait – ne « fout » – rien.

La condamnation par Freud

En 1883, le docteur Pierre Garnier ouvre une voie médicale à la réhabilitation de la masturbation en publiant Onanisme seul et à deux, sous toutes ses formes et leurs conséquences. S’il recommande l’autoérotisme comme hygiène pour les personnes seules – et même les prêtres –, il met cependant en garde contre les excès et surtout la déconseille à la puberté : « Le principal danger de la manuélisation pendant l’adolescence et l’ébranlement du système nerveux. » C’est Havelock Ellis, médecin de Londres, qui libère vraiment le plaisir en solitaire de tous les maux qui l’entourent : son livre La Pudeur, la périodicité sexuelle, l’autoérotisme, l’inversion sexuelle, premier tome de ses Etudes de psychologie sexuelle, est traduit en français en 1908 au Mercure de France.

Au début du XXe siècle,  les médecins ne prétendent plus que la masturbation entraîne des maladies physiques. Mais l’autoérotisme reste sujet à contreverses, et notamment chez les psychanalystes. En 1912, Freud et son cercle en débattent et publient leurs vues dans un ouvrage collectif, Die Onanie. Conclusion de cet aéropage de psychanalystes qui comprenait notamment Otto Rank et Ferenczi : « On ne peut répondre de façon générale à la question de savoir quand la masturbation est nuisible et quand elle ne l’est pas. » Cette conclusion en forme de lapalissade montre une divergences de vues et, surtout, qu’elle l’est toujours… nuisible, donc. Et dans son système, Freud réduit le plaisir en solitaire à n’être qu’une étape du développement sexuel qu’il faut dépasser pour pouvoir accéder à une sexualité génitale, mature et adulte. Ses théories ont été particulièrement préjudiciables au beau sexe, le psychanalyste viennois ayant affirmé que, pour s’épanouir et devenir femme, la jeune fille doit renoncer au plaisir clitoridien au profit du plaisir purement vaginal – ce qu’il explicite ainsi dans L’Introduction à la psychanalyse : « La transformation de la petite fille en femme est caractérisée principalement par le fait que cette sensibilité se déplace en temps voulu et totalement du clitoris à l’entrée du vagin. » Exit donc les plaisirs clitoridiens et la masturbation qui pourraient les susciter… Pourtant, dans sa correspondance, Freud glisse cet aveu : « J’en suis venu à penser que la masturbation est la seule grande habitude, le besoin primitif » (lettre à Fliess, 1897). Il l’avoue en privé mais se garde bien de théoriser là-dessus, en restant fidèle à son dogme… On peut dire que le penseur viennois était en fait bien embêté – avec l’autosatisfaction sexuelle – la sienne ?

Ce sont les sexologues qui, au XXe siècle, font prendre la réalité de ce qu’est la masturbation. Angelo Hesnard publie en 1933 le premier manuel de sexologie dans lequel il affirme que « le geste auto-érotique est, en lui-même et à son origine, normal. » Alfred Kinsey, lui, grâce à son fameux rapport sur la sexualité, sort des chiffres dès 1937 pour affirmer que 92% des hommes se masturbent. Dans les années 50, William H. Masters et Virginia E. Johnson vont encore plus loin en étudiant in vivo les réactions sexuelles féminines et masculine. Ils branchent leurs volontaires à des encéphalogrammes, des cardiogrammes, etc. pour observer les réactions physiologiques qui se produisent pendant le coït et l’orgasme. De même, ils enregistrent les différentes façons de pratiquer l’autoérotisme. Dans Les Réactions sexuelles (Robert Laffont, 1968), ils écrivent : « On n’a jamais observé deux femmes se masturbant de la même façon. Cependant, il y a un point commun à toutes les femmes : il est rare qu’elles aient parlé d’une manipulation directe du gland, ou que l’on ait observé cela (…) Ces femmes manipulant directement le clitoris se limitent à la hampe clitoridienne. Habituellement elles manipulent le côté droit de la hambe si elles sont droitières et le gauche si elles sont gauchères (…) Les femmes stimulent en général toute la zone du mont de Vénus plutôt que le corps clitoridien seul. »

La revendication par les féministes…

Ce sont les féministes américaines – toujours elles – qui ont osé célébrer publiquement le clitoris et le plaisir qu’il apporte aux femmes. Betty Dodson www.bettydodson.com a été une pionnière, clamant qu’il était temps de « passer de la honte à la fierté » et chantant « vive la vulve », à laquelle elle a consacré de nombreux dessins. La première, elle a organisé des ateliers pour femmes, les Bodysex Groups, où elle donnait des cours pratiques de masturbation en utilisant des vibromasseurs.

Annie Sprinkle, autre grande prêtresse de cette libération, a organisé des séances de masturbation féminine sur les places publiques américaines. De féministe elle est aussi devenue artiste et l’auteur de nombreuses vidéos tout à fait éloquentes dans lesquelles elle met souvent en scène ses propres et longues, très longues jouissances (www.anniesprinkle.org).

… et les gays

Le mouvement gay a littéralement brandi l’étendard de la masturbation (dans la vie  quotidienne, comme dans la littérature, le cinéma ou les arts plastiques) pour affirmer sa particularité et secouer l’establishment sexuel. Se masturber et le dire, voire le montrer, est devenu un acte politique et rebelle. L’arrivée du Sida a donné naissance à des clubs gays dans lesquels les hommes se retrouvent pour… se branler : les jack-off-parties.

Aujourd’hui, la masturbation n’est toujours pas un thème de conversation courant, les préjugés et autres gênes n’ont pas entièrement disparu – même en Occident. Il faut dire qu’on revient de loin puisqu’il n’y a finalement qu’à peine trente ans que le sujet est venu sur le tapis – occidental – de la voie publique. Cela n’empêche pas le marché de s’emballer. Si la société industrielle naissante a condamné et refoulé la masturbation parce que non productive, la société de consommation a, elle, désormais compris qu’elle représente un juteux marché qu’elle exploite sans vergogne sous forme de sex-toys toujours plus design, toujours plus high-tech, toujours plus chers et autres doudous d’adultes destinés à agrémenter l’autoérotisme…. En un juste retournement de la question ? Seul l’avenir nous le dira.