…ce vice honteux !

Citations

De temps en temps, une femme est un substitut convenable à la masturbation. Mais, bien sûr, il faut beaucoup d’imagination.
Karl Kraus

La masturbation, c’est faire l’amour avec quelqu’un que l’on aime.
Woody Allen

Le monde n’est qu’une branloire pérenne. (…) La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant.
Essais, III, 2, Michel Eyquem de Montaigne

Egon Schiele femme se masturbant

Évidemment, lorsque l’on dit culpabilité, on pense immédiatement Église. Eh bien ! non, pour une fois, ce ne sont pas les dogmes issus de la Bible qui sont responsables de notre si ambivalente relation à la masturbation. Les prélats se sont même peu préoccupés de la question restée discrète jusqu’au… XVIIIe siècle. Oui, vous avez bien lu, c’est le Siècle des Lumières, des grands esprits et de l’Encyclopédie, qui a recalé le plaisir en solitaire au rang d’une manie néfaste et condamnable. Dans son passionnant ouvrage Le Sexe en solitaire (Gallimard 2005), l’historien américain Thomas Laqueur, déjà auteur de La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident (Gallimard), nous donne le fin mot de l’histoire avec force citations à l’appui. Le premier auquel nous devons deux bons siècles d’interdit est un chirurgien et charlatan anglais, par ailleurs auteur de textes pornographiques… En 1712, John Marten, puisqu’il s’agit de lui, publie une brochure anonyme au titre interminable : Onanie ; ou l’odieux péché de pollution de soi-même, et toutes ses effroyables conséquences, considéré chez les deux sexes, accompagné de conseils spirituels et physiques à tous ceux qui se sont déjà blessés par cette abominable pratique (…)

Cet opus vendu sous le manteau atteint très rapidement une notoriété internationale qui lui vaut d’être traduit dans de nombreuses langues. Onanie panique les populations, persuadées par le « chirurgien » que la masturbation entraîne toutes sortes de maux moraux et physiques : le dévergondage, la solitude, l’impuissance, la stérilité, les maladies nerveuses, la cécité, la surdité et même la tuberculose… De cette publication, John Marten fit rapidement un commerce florissant, car, malin, il entreprit immédiatement de vendre des poudres de perlimpinpin destinées à chasser la tentation de se livrer à cette funeste pulsion… Il fut rapidement relayé par de nombreux médecins ayant flairé la bonne affaire.

C’est donc à John Marten que nous devons le terme d’onanisme, l’Anglais faisant remonter l’interdit de la masturbation à la Genèse et à l’histoire d’Onan contraint par le loi du lévirat à s’unir à la femme devenue veuve de son frère pour lui donner une postérité. Mais Onan, qui onissait son défunt frère, s’y refusait en éjaculant hors d’elle et fut pour cela puni par Dieu. On le voit, le lien avec la masturbation est plus que douteux puisque’Onan pratiquait en réalité le coïtus interruptus, mais Marten ne s’est pas arrêté à ce détail pour justifier par la Bible l’interdit qu’il avait lui-même promulgué – interdit qu’il était bien en peine de trouver littéralement dans le texte saint, qui n’aborde pas le sujet de l’autoérotisme… Par ailleurs, il publie Onanie quelque trente ans après la découverte des spermatozoïdes par Leeuwenhoek. Cette découverte qui eut précisément lieu en 1677 bouleversa savants et philosophes et les força à repenser la morale sexuelle à son aune. Il pourrait ainsi y avoir un lien entre la découverte des spermatozoïdes et le début de la condamnation de la masturbation.

La condamnation par un médecin suisse

En 1758, c’est un médecin suisse qui vient cautionner John Marten en publiant d’abord en latin L’onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation. Dans cet ouvrage, le Vaudois Samuel-Auguste Tissot établit la longue liste des maux terribles qui peuvent être engendrés par la honteuse manie de l’autosatisfaction naturelle : « Un dépérissement général de la machine ; l’affaiblissement de tous les sens corporels et de toutes les facultés de l’âme ; la perte de l’imagination et de la mémoire ; l’imbécillité, le mépris, la honte, l’ignominie qu’elle entraîne après soi ; toutes les fonctions troublées, suspendues, douloureuses ; des maladies longues, fâcheuses, bizarres, dégoûtantes… » et la liste est encore longue et comprend les saignements de nez, l’asthme, le souffle au cœur, l’impuissance, l’épilepsie et la folie. L’auteur de ces lignes est un spécialiste de… l’épilepsie !, et une célébrité européenne. Les grands hommes de son époque tel Rousseau ou le Roi de Pologne viennent le consulter et il occupe la chaire de médecine de l’université de Lausanne. C’est dire si son influence et son pouvoir de culpabilisation ont été grands – d’autant que L’onanisme a été un véritable best-seller qui s’est répandu comme feu de poudre en Europe (on peut le télécharger sur le site de la bibliothèque de France,http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k81556v.table).

Pour contrer le fléau, l’époque ne recula devant rien et inventa les alarmes à érection, les étuis péniens, les mitaines de nuit, les arceaux de lit pour écarter les draps des organes génitaux ou les entraves pour empêcher les filles d’étendre les jambes. Pire, elle pratiqua la circoncision, la clitoridectomie et même la castration car mieux valait être mutilé que masturbateur… Un glissement de terme est d’ailleurs symptomatique de cette diabolisation : on ne parle pas tant de masturbation, mais de manustupration, soit de pollution par la main (de manus, main, et de stupratio, pollution), la semence perdue étant devenue « pollution » forcément impure. Au XIXe siècle, sous l’influence des médecins anglais, on commença à prôner la circoncision pour détourner les garçons de leur pénis. La mesure est évidemment moins violente que la castration, mais elle est restée fort ancrée aux Etats-Unis jusqu’à aujourd’hui sous des couverts d’hygiène.