Offrir le plaisir sexuel aux handicapés

Que fait-on pour que les personnes handicapées mentales et/ou physiques placées en institution ou vivant à domicile puissent avoir une vie sexuelle ? Comment une personne souffrant de paralysie partielle, de spasmes, ou privée de bras et/ou de jambes ainsi que de partenaire peut-elle avoir accès à un minimum de vie érotique et sexuelle grâce, entre autres, à la masturbation ? Comment briser la solitude de personnes handicapées ne pouvant pas bénéficier facilement d’échanges érotiques et sexuels ? Voilà des questions que les pays nordiques ont abordées en apportant des réponses et des solutions mais qui restent encore cruellement taboues dans les pays latins.

handicap-et-desir-sexuel-560x373En Suisse, à l’été 2003, Pro Infirmis Zurich joue les pionnières en décidant de cautionner une formation pour des assistants sexuels sur un modèle qui existe depuis trente ans en Hollande, depuis plus récemment dans les pays scandinaves et en Allemagne.  Cette organisation d’aide aux handicapés annonce vouloir ouvrir un séminaire mené par une Hollandaise, Nina de Vries, afin de former des hommes et des femmes à accompagner sexuellement des personnes handicapées. Soit en leur donnant ce qu’elles ne peuvent pas obtenir par elles-mêmes : des moments d’érotisme, en leur prodiguant des caresses, en leur apprenant à se masturber ou en leur servant de mains si celles-ci manquent.

Aiha Zemp, pionnière en Suisse

Las ! trop rapidement médiatisée, la proposition soulève parmi les donateurs de longue date un tollé de protestations. En cinq mois, Pro Infirmis Zurich voit ses dons diminuer de 400.000 francs suisses. Contrainte d’abandonner le projet, elle le cède à une femme extraordinaire, dotée d’une énergie hors du commun. Yeux bleu, cheveux auburn, Aiha Zemp, 51 ans, est épanouie et resplendissante. Je la rencontre à Bâle, où elle vit dans un très bel appartement design dont la splendide salle de bain noire remplie de produits de soins et de beauté Dr.Hauschka est adaptée à ses besoins particuliers. Et des besoins particuliers, Aiha Zemp en a : lorsqu’on la rencontre, elle est assise sur une chaise roulante et elle tend un moignon d’avant-bras pour vous dire bonjour.

Aiha Zemp est née sans bras et sans jambe. Toute petite, elle se sentait parfaitement entière. Pour rejoindre ses camarades, elle se déplaçait sur son derrière ou roulait sur elle-même. Jusqu’au jour où on lui a imposé des prothèses en guise de jambes. Sont alors arrivées les difficultés, les souffrances, le sentiment de n’être pas « entière », de ne pas être « normale », puisqu’on voulait la « normaliser » avec ces prolongements d’elle-même qui lui ont fait perdre le contact avec le sol, la terre. Elle avait appris à écrire avec la bouche, on lui a également imposé des prothèses en guise de bras qu’elle a rapidement abandonnées. Le soir où elle a fêté l’obtention de son baccalauréat, elle a définitivement renoncé à ses jambes artificielles. Puis elle a poursuivi son parcours sur un rythme effréné, obtenant à Zürich un master en psychologie – études qu’elle a payées en étant journaliste free-lance pour la radio alémanique DRS –, suivant une psychanalyse jungienne et finissant par ouvrir un cabinet de psychothérapie !

C’est en 1991 qu’elle commence des recherches sur un thème encore tabou: l’abus sexuel envers des femmes handicapées. Ses recherches l’amènent jusqu’au doctorat. Depuis, elle organise des formations continues ayant pour objet la sexualité des personnes handicapées, elle est consultante pour les problèmes d’enfants ayant été sexuellement abusés, elle écrit, donne des conférences… Ah ! oui, cette femme divorcée a encore une maison en Équateur spécialement conçue pour lui permettre la plus grande mobilité et elle agit politiquement là-bas comme ici. Il n’est donc pas étonnant que ce soit une telle femme qui ait osé reprendre à son compte et sous son nom la formation d’assistants sexuels pour personnes handicapées.

Un handicapé n’a pas de sexualité

« Un handicapé a le droit d’être lavé, nourri, il ne faut pas qu’il pue, mais il n’a pas droit à une vie sexuelle : un handicapé n’est plus rien, ni homme, ni femme », lance-t-elle en préambule dans un français parfait. Aiha Zemp a donc décidé de fonder un bureau dédié à la sexualité des personnes handicapées. En quoi consiste-il ? À s’occuper de questions juridiques, notamment des personnes handicapées mentales placées sous tutelle et privée par des tiers de sexualité. À rassembler une documentation commentant la vie sexuelle des handicapés. À développer un matériel permettant de donner une éducation sexuelle aux personnes handicapées. Puis à chapeauter la formation d’assistants sexuels qui offrent désormais des services hétéros et homosexuels.

« En Suisse, reprend Aiha Zemp après avoir éteint son téléphone portable qui sonne sans cesse et qu’elle tient à son oreille avec son moignon de bras, on pense que les handicapés n’ont pas de sexualité, qu’ils ne peuvent pas aimer. Parce qu’ils ne correspondent pas aux canons de beauté imposés par la publicité. Que fait-on lorsqu’une femme handicapée veut un enfant ? Lorsqu’elle est enceinte ? Ces questions sont encore taboues. En Suède, il n’y a plus d’institutions pour personnes handicapées : elles vivent toutes de façon indépendante grâce à une assistance. C’est pour cela que l’on lutte en Suisse : pour l’indépendance et pour l’assistance, qui implique aussi l’assistance sexuelle. »

L’assistance sexuelle n’est pas une prostitution

Aiha Zemp reçoit deux à quatre demandes d’assistance sexuelle par semaine provenant en majorité d’hommes. Elles viennent de toute la Suisse allemande, même de petits villages de Thurgovie ou de Suisse centrale, ainsi que d’Autriche. « Le plus important, souligne Aiha Zemp, est que les assistants soient à l’écoute : ce sont les handicapés qui disent ce qu’ils veulent. Les assistants peuvent aider à l’onanisme, mais il n’y a ni pénétration ni sexe oral. C’est une aide, ce n’est pas un rapport sexuel. Les hommes me parlent beaucoup au téléphone, me racontent qu’ils ont vécu de très mauvaises expériences en ayant eu recours à la prostitution : cela les stresse d’avoir un temps déterminé – et cher – à disposition, les hommes souffrant de spasmes ne peuvent pas se relaxer. C’est pour cela qu’ils préfèrent l’assistance sexuelle. S’ils veulent absolument une pénétration, je les renvoie à la prostitution. »

Bien se connaître

Les assistants sexuels doivent bien se connaître eux-mêmes pour ne pas confondre leurs besoins et/ou envies avec ceux du client qu’ils doivent respecter. « Surtout, il faut avoir du cœur », résume Aiha Zemp qui regrette  n’avoir reçu que très peu de réactions provenant des institutions s’occupant des personnes handicapées. « Les institutions n’aiment pas cette idée, dit-elle, elles en ont carrément peur, elles ne veulent pas réveiller les chiens qui dorment, alors, elles ne transmettent pas l’information. C’est très égoïste. Un jour, les chiens qui dorment vont se réveiller. Heureusement, il y a des familles moins coincées qui nous appellent pour nous parler de leur désarroi face à un parent handicapé mental et qui demandent des conseils et de l’aide. » Bien sûr, pour que le projet continue, il manque encore de l’argent. Mais Aiha Zemp ne manque, elle, pas d’idées : elle vit à Bâle, ville de mécènes, capitale de l’industrie pharmaco-chimique et elle compte bien continuer à frapper à toutes les portes. « Certaines industries pourraient trouver un avantage à nous sponsoriser, elles pourraient ainsi se faire de la pub, par exemple pour vendre le Viagra », conclut-elle en souriant.