C’est décidé, je ne fais pas l’amour !

Suis-je « asexual » ?

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La star à la peau blanche l’avait annoncé publiquement – puisque la presse lui a fait écho : pendant quatre semaines et jusqu’à son mariage, elle pratiquerait l’abstinence sexuelle. Nicole Kidman voulait ainsi s’assurer, par la privation, un plaisir suprême lors de sa nuit de noces. Ce que Keith Urban, son crooner de mari, en a pensé, on n’en sait rien. Pas plus qu’on ne sait s’ils montèrent au septième ciel lors de leur nuit de miel, ce 18 juin 2006. Mais cette anecdote people est révélatrice, outre des principes rigides bien connus de l’actrice, d’un phénomène qui prend de l’ampleur. L’abstinence sexuelle n’est plus une honte ni un tabou. Désormais, on en parle, ceux qui la pratiquent de façon volontaire ou non se confient et se rendent compte qu’ils ne sont pas des cas isolés dans notre société prétendument hypersexuelle ou übersexuelle.

Maîtrise du désir

Évidemment, les situations des uns et des autres divergent et les cas aussi glamour que celui de Kidman, être abstinent en vue de sa nuit de noces, sont plutôt rares. En général, l’absence de sexualité est un épisode plus ou moins long qui se produit après une rupture, une déception ou lors d’une solitude qu’Internet ne saurait briser. Elle peut précéder une vie sexuelle par peur, elle peut s’installer suite à une surconsommation. Elle peut être une pause librement décidée ou un passage obligé et mal vécu engendré par des problèmes psychiques, physiques ou même matériels. Mais ce qui relie les différents abstinents que nous avons rencontrés, c’est un même soulagement : le fait qu’enfin on en parle, de l’abstinence. Qu’on arrête de croire que Tout le monde fait l’amour, pour reprendre le titre de la journaliste Pascale Clark qui, la première, avait jeté un pavé dans la mare en inventant une héroïne qui, elle, ne le faisait pas, l’amour. Et se sentait bien seule au monde…

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Aujourd’hui, les abstinents se sentent moins seuls. Ils s’expriment et clament qu’ils sont nombreux, que cela peut être parfaitement normal d’être privé de sexe. Qu’on arrête de les regarder avec pitié, commisération ou inquiétude. Ainsi, Aurélien, 37 ans, qui s’est confié au journaliste David Fontaine dans son enquête sur l’abstinence, No sex last year, la vie sans sexe : « Ce n’est pas une honte, l’abstinence. Cela arrive à tout le monde. Je traverse une période où je ne sais pas ce dont j’ai envie, et je préfère ne rien faire que de faire n’importe que quoi. » Divorcé, il se consacre à ses deux filles dont il a la garde et attend patiemment de rencontrer le grand amour. Le sexe sans amour, non merci, il a suffisamment donné quand il était jeune. Plutôt le sexe tout seul.

David Fontaine a ainsi rencontré six hommes et six femmes qui se sont ouverts à lui. Tous ne sont cependant pas aussi sereins. A l’instar d’Agnès, 33 ans, abstinente depuis sa rupture d’avec la père de sa fille, soit depuis un an. Elle qui était très sexuelle n’éprouve plus de désir pour qui que ce soit, elle a même fait une tentative avortée avec une femme, alors qu’elle se dit en « manque » et peu satisfaite par la masturbation. « Je sais bien au fond de moi, que l’amour vous tombe dessus, et qu’il ne faut pas le chercher. Mais je me demande si cela va encore durer longtemps. Pour l’heure, je cherche juste un amant, mais même ça… »

Peur du désir

Moi j’ai rencontré Clara, 40 ans, qui, elle, parle beaucoup plus clairement de cette angoisse. Mère d’un petit garçon de 5 ans, cela fait deux ans qu’elle vit séparée et autant qu’elle n’a pas eu de relation sexuelle. « Au début, c’était un choix, je ne voulais pas me jeter tête baissée dans une nouvelle relation, raconte-t-elle. Mais, avec le temps, la sexualité a fini par sortir de ma vie. Depuis que je m’en suis rendu compte, j’ai peur. J’ai peur de ne plus jamais avoir de désir et, du coup, je ne me sens plus désirable. J’ai parfois l’impression que cet état ne cessera plus jamais. Et cela me paralyse… C’est un cercle vicieux qui devient d’autant plus terrifiant lorsque je me dis que je suis en train de gâcher mes plus belles années de femme sexuellement mûre et qu’après, il sera trop tard. »

Deux ans, c’est long. Mais…, pas irréversible. Hervé, lui, a connu une abstinence de dix ans. Ce n’est pas son homosexualité qui lui a posé problème. C’est son physique, son corps qu’il estime trop long et trop maigre. « A 20 ans, j’étais complètement bloqué, lâche-t-il. J’avais peur du sexe. Alors, je ne pouvais coucher qu’avec des hommes qui ne me plaisaient pas. Jusqu’au jour où je me suis dit que ce n’était plus possible, que c’était du masochisme. Alors, j’ai arrêté et j’ai pensé que c’était une fatalité, que je n’aurais plus jamais de rapports sexuels. Ça a duré dix ans. Et, il y a trois ans, j’ai fait un effort surhumain. Je n’ai pas encore compris ce qui l’a pris, mais j’ai commencé à surfer sur Internet. Depuis, j’ai une sexualité mouvementée. J’ai toujours du mal à accepter mon corps, mais je suis plus détendu et je sais, aujourd’hui, que je suis un bon amant. Maintenant, mon but, c’est d’arriver à vivre ma sexualité autrement que par Internet. »

Charles, lui, a fait un choix clair, il y a deux ans. Ce bel Antillais de 47 ans a toujours eu des relations satisfaisantes avec les femmes même s’il n’a jamais voulu se marier ni avoir des enfants. Cela jusqu’à ce qu’il perde son travail et se retrouve dans une situation extrêmement précaire de petits boulots qui ne lui permettent plus d’assurer un loyer. Il se débrouille entre les amis, les squats et les hôtels. « Dans cette situation, je ne peux tout simplement pas chercher à rencontrer une femme, explique-t-il. Qu’aurais-je à offrir ? Je suis fier, je ne veux ni mentir, ni inspirer la pitié. Alors, c’est dur, c’est très dur, mes pulsions sexuelles n’ont pas disparu pour autant, je suis sans cesse sollicité dans la rue, je suis souvent attiré par des femmes, mais je me maîtrise. Je pense à la désillusion qui suivrait inévitablement une nuit de sexe. Je dois me concentrer sur moi-même, me reconstruire et, après, je reviendrai aux femmes. Il me reste la masturbation pour entretenir la machine. » Il m’a confié qu’il n’en avait jamais parlé à qui que ce soit et qu’il se sentait soulagé d’avoir pu le faire.

Le trend de l’asexualité

« No sex, please ! », « Nobody knows I’m asexual », ou « Asexuality : It’s not just for amoebas any more », soit « L’asexualité, c’est plus uniquement pour les amibes ». Voilà quelques-uns des slogans qui ornent les tee-shirts portés par une nouvelle communauté : celle des asexuels. Ses membres parlent carrément de « révolution », au même titre qu’il y a eu la révolution homosexuelle. Eux ne sont pas des abstinents d’occasion ou du dimanche. Non. Pour eux, l’asexualité est un état permanent, un état à vie. Ils revendiquent le droit d’être reconnus et respectés comme des êtres qui n’éprouvent aucune pulsion sexuelle parce qu’ils n’ont aucune libido aucune. Selon les statistiques – évidemment difficiles à établir dans ce domaine – , ils représenteraient le 1% de l’humanité – ce qui fait toujours pas mal de monde… Pour preuve de leur normalité, ils rappellent que les mammifères à poils ont, eux aussi, leurs asexuels convaincus.

Cette tendance est sortie de l’ombre grâce à David Jay, un asexuel de San Franciso qui, en 2001, a lancé le www.asexuality.org. Son site a rapidement touché de nombreux internautes et a désormais ses ramifications en français, hollandais, allemand, italien, polonais, russe, hébreux, portugais et japonais. But de la communauté : se faire accepter par le public et rallier de nouveaux membres. Il est bien précisé qu’elle n’a rien à voir avec un fondamentalisme religieux quel qu’il soit. Un asexuel, qui se définit également en tant que « alibidinal » ou « non-libidoïste », n’a tout simplement pas de vie sexuelle, il faut le croire. Il peut être attiré par quelqu’un, d’ailleurs, il lui arrive de se classer parmi les homos ou hétéros, mais sa relation restera parfaitement platonique. Il peut également lui arriver de vivre en couple, dans les mêmes conditions platoniques. Voire de faire des enfants. Ce sera alors par insémination artificielle, of course. Grâce à Dieu, la science lui a offert cette possibilité. Il ne faut surtout penser qu’il a un problème et qu’il devrait se faire soigner, tout va très bien pour lui, merci. Bon, on attend encore les témoignages de personnes du troisième âge se disant satisfaites de leur longue vie asexuelle. David Jay, lui, n’avait que 23 ans lorsqu’il a lancé son site…

La jeune Geraldin Levi Joosten-van Vilsteren (la vingtaine également), écrivaine et actrice, est une adepte invétérée de l’asexualité à laquelle elle consacre des spectacles. Selon elle, le « non-libidoïste » a le grand avantage sur les simples mortels d’avoir beaucoup plus de temps pour se consacrer aux choses importantes, dont la création artistique. Dans son lit, il lit, lui, pendant que les pauvres sex victim perdent leur précieux temps en bagatelles… Geraldin a consacré un livre à son sujet favori, L’Amour sans le faire, comment vivre sans libido dans un monde où le sexe est partout, traduit aux éditions Favre.

Cependant, dans la littérature de cette communauté, je n’ai pas trouvé de réponses à quelques questions qui me semblent pourtant essentielles. À savoir : comment se dire plutôt gay que straight ou le contraire en n’ayant pas de libido ? Où un asexuel puise-t-il la formidable énergie libérée par l’orgasme ? Pourquoi tolère-t-il la masturbation, parce que c’est le cas, alors qu’il nie toute pulsion sexuelle ? Le coït serait-il plus répulsif pour un asexuel que le plaisir en solitaire ?