Enfin, les sexologues

Ce n’est que dans les années 80 que des sexologues américains ont repris, pour les prolonger, les recherches de Gräfenberg sur cette zone innervée du vagin qu’ils baptisent en son honneurpoint G. John D. Perry, Beverly Whipple et Alice Ladas étudient les circuits neurologiques et les capacités orgasmiques de cette zone, ainsi que le phénomène de l’éjaculation féminine. Ils décrivent alors un liquide contenant des phosphatases acides prostatiques, biologiquement différent de l’urine. En 1982, ils publient ensembleThe G-Spot and Other recent Discoveries About Human Sexualityen promettant de changer la vie sexuelle de leurs lecteurs. Ce livre grand public devient vite un best-seller. En français, il a été édité sous le titre Le point G et autres découvertes récentes sur la sexualité humaine chez Robert Laffont, mais il est épuisé. La version américaine a été, elle, rééditée et actualisée en 2005 avec une nouvelle préface. De façon générale, la littérature sur le point G est rare, mais elle est plus rare encore en français – et ce n’est pas sa superficielle et souvent mensongère abondance sur le net qui arrange les choses pour une meilleure compréhension du phénomène.

Eve’s Secrets

On peut d’ailleurs légitimement s’interroger sur le peu de littérature consacrée à ce thème et sur le fait que la majeure partie existante le soit en anglais. Lorsque, en 1987, Josephine Lowndes Sevely, chercheuse à Harvard, publie un livre sur la question, elle a une thèse. Montrant à quel point l’éjaculation féminine est présente dans les différentes cultures du monde à l’exception de l’Occident monothéiste, elle en conclut que ce n’est que le reflet d’une société patriarcale qui continue de nier les équivalences entre les principes masculin et féminin pour mieux assurer la prévalence du masculin qui ne saurait tolérer de prostate et d’éjaculation féminines. Si sa lecture du phénomène dans son contexte historico-culturel est faite à l’aune des gender studies et du féminisme américain, elle n’en est pas moins pertinente. Nous ne pouvons ainsi que conseiller son Eve’s Secrets : A New Theory of Female Sexuality, évidemment, est-il utile de le préciser, jusqu’à présent jamais traduit en français.

Josephine Lowndes Sevely a également montré que le réseau de tissu érectile clitoridien, la prostate, l’urètre et le vagin sont des éléments interconnectés. Elle a ainsi présenté le sexe de la femme comme un organe complet et fonctionnel, similaire au pénis en taille, structure et fonction. Si le point G a eu plus d’écho aux Etats-Unis qu’en Europe, c’est ainsi dû à des féministes pro sexe comme Josephine Lowndes Sevely et au fait que les médecins s’intéressant à la question ont trouvé sur le sol américain un terrain plus ouvert et favorable que sur le Vieux-Continent beaucoup plus réticent à suivre lesdites féministes pro-sexe et à remettre profondément en question son mode de pensée « monothéiste et patriarcal ».

Un débat chez les féministes

Des premières féministes américaines, dont le flambeau est tenu par Shere Hite et ses fameux rapports sur la sexualité féminine, à Josephine Lowndes Sevely, il est intéressant de constater la façon dont la sexualité féminine est abordée en fonction d’une interprétation de « lutte des sexes ». Les premières féministes revendiquent le clitoris comme seul lieu du plaisir, lieu entièrement féminin qui se passe de la pénétration masculine « patriarcale » pour reprendre un terme ad hoc. Du coup, elles ne s’intéressent pas à l’éjaculation féminine. Sevely, elle, prend en compte les recherches de John D. Perry, Beverly Whipple et Alice Ladas pour revendiquer une prostate féminine qui rend la femme égale à l’homme même d’un point de vue anatomique, expliquant sa longue négation par une oppression monothéiste et patriarcale. Comme quoi la lecture féministe du sexe féminin évolue – pour le bien du plaisir féminin, et qu’il serait dommageable de limiter à un seul point, que ce soit le clitoris ou le point G.

Comme chez l’homme, la prostate féminine semble être un point hautement érogène, connecté au reste de l’organe sexuel. La guerre des tranchées entre clitoridiennes et vaginales pourrait enfin cesser grâce à cette troisième zone, celle de la prostate, qui sous-entend un vaste organe sexuel interconnecté et rend son rôle à un vagin qui avait été sous-évalué. On tendrait désormais à dire que la sensibilité vaginale est due à un ensemble urétro-clitorido-vulvaire. Cela dit, dans ce contexte, le Cantique des Cantiques qui chante l’éjaculation féminine reste une belle exception de notre culture historique judéo-chrétienne – donc monothéiste et patriarcale. Mais l’on sait à quel point il est unique dans le corpus biblique qui ne prêche, sinon, ni les voluptés sexuelles ni l’égalité homme-femme.

Du point G à la prostate féminine

C’est un chercheur slovaque, chef de l’Institut de pathologie de la faculté de médecine de Bratislava, qui poursuit maintenant les travaux sans doute les plus pointus sur le point G. En 1999, Milan Zaviavic confirme sur la base de 200 autopsies qu’il existe un tissu glandulaire péri-urétral chez 80% des femmes et dont le marqueur est le PSA (antigène prostatique spécifique), soit le même que celui de la prostate masculine. Selon lui, les glandes et canaux de Skene ou glandes péri-urétrales ont la même pathologie et la même fonction que la prostate masculine. Le « point G » jouerait donc un rôle dans le déclenchement du plaisir sexuel et secréterait un produit prostatique par l’urètre, différent de l’urine mais comparable au liquide prostatique masculin. Il propose ainsi de rebaptiser la zone du point G « prostate féminine » et publie The Human Female Prostate : From Vestigial Skene’s Paraurethral Glands and Ducts to Woman’s Functional Prostate (Slovak Academic Press, 1999, Bratislava).

En 2001, la FICAT (Federative International Committee on Anatomical Terminology) adopte pour les glandes péri-urétrales le nom de « prostata feminina » et Zaviacic publie La Prostate féminine : historique, morphologie fonctionnelle et implications en sexologie (revue Sexologies, XI, no 41, pages 38 à 49).

Dans son étude citée ci-dessus, Marie-Claude Benattar explique que les prostates féminine et masculine ont les mêmes origines embryologiques. « En effet, l’embryon garçon ou fille avant 8 semaines a le même appareillage génital indifférencié. C’est seulement après 9 semaines du développement fœtal, grâce au chromosome Y, que la testostérone du fœtus garçon permet la différenciation des organes masculins. Cela explique que la femme possède des résidus prostatiques rudimentaires. » La mini-prostate féminine ou équivalent à l’état atrophique de la masculine n’aurait un poids que de l’ordre de 5 grammes, la prostate masculine en pesant 25 grammes. Elle ne peut à elle seule secréter la quantité de liquide de l’éjaculation féminine, qui varie entre 25 et 200 ml mais peut aller jusqu’à 300 ml lors d’un même rapport avec des éjaculations multiples. Hypothèse actuellement retenue : l’éjaculat serait composé d’une part du liquide produit par les glandes para-urétrales et d’autre part d’une sorte de pré-urine claire due à un dysfonctionnement de l’appareil urinaire lors de l’orgasme.

Une localisation variable

Marie-Claude Benattar relève encore des différences entre les prostates : « autant la prostate masculine est compacte et abdominale, autant ce tissu est très peu dense, tissant ses larges mailles autour de l’urètre périnéal féminin. » Et elle décrit la prostate féminine comme un « tissu érectile situé autour de l’urètre périnéal, dans la profondeur de la paroi vaginale antérieure à 2 centimètres environ de son entrée. » Sa localisation varie d’une femme à une autre : elle se trouverait pour 60% des femmes près de l’orifice méatique, pour 10% près de l’embouchure urétrale dans la vessie, pour 10% disséminée le long du trajet urétral. Présente chez 80% des femmes, 16% d’entre elles n’auraient qu’un tissu rudimentaire.

Et les 4% restants ? Eh ! bien… Cela fait partie des très nombreuses questions qui restent en suspens. Comme le dit Marie-Claude Benattar à la fin de son étude, « la sexualité féminine est un champ de recherche neuf et encore à ses premiers balbutiements ». Scientifiquement, si l’on peut désormais localiser une prostate féminine en exécutant une autopsie, il est beaucoup plus difficile d’évaluer ses capacités orgasmiques et éjaculatoires sur des femmes en vie. Cependant, l’éjaculation d’un liquide prostatique a été constatée et analysée. Même si elle est le fait de peu de « cobayes », même si, autour de nous, nous ne connaissons que peu – ou pas – de « femme fontaine », elle est une réalité.

Alors ? Comment conclure ? Qu’il est impossible, à l’heure actuelle, de conclure. Une prostate féminine semble bien exister. Mais elle n’est pas simplement une petite zone rugueuse à l’entrée du vagin. Elle peut être rudimentaire ou pas. Elle peut être localisée à l’entrée du vagin ou être plus diffuse. Alors ? Alors. On peut tenter de suivre les enseignements destinés à vous faire découvrir votre point G, pardon, votre prostate féminine, pour aboutir à des orgasmes mystico-tantriques vantés par des sexologues. Mais eux-mêmes le disent : ce n’est pas facile, ce n’est pas accessible à toutes les femmes (les fameux 4% ?), cela demande des exercices de musculation, des positions particulières lors du coït, et si vous n’y parvenez pas, surtout, ne vous culpabilisez pas. À bon entendeur…