Et les hommes ils en pensent quoi ?

En réalité, l’hymen devant saigner se trouve dans la tête des hommes et non dans le corps de des femme. Voilà pourquoi, de tout temps, il a fallu pallier le manque naturel par des artifices et exhiber des draps tachés de sang de volaille. Les femmes qui craignaient leur mari ont introduit des viscères de poulet ou un foie de veau dans leur vagin, lorsqu’elles n’ont pas eu simplement recours à leurs règles ou à de légères égratignures qu’elles s’infligeaient elles-mêmes afin de produire ce sang que la nature leur refusait mais que l’homme leur imposait.

Pourtant, aujourd’hui encore, demeure un flou artistique autour de l’hymen, les peurs quant aux risques de défloration persistant, les descriptions qu’on nous en donne étant aussi nombreuses que contradictoires, tout autant que les prétendues « informations » variant de praticien en praticien, de texte en texte. Concrètement, on n’a pas l’impression d’être beaucoup plus avancés qu’à l’époque où les anatomistes se disputaient à son sujet, ce que Buffon rapporte excellemment dans son Histoire naturelle, mais on est au XVIIIe !

Fallope, Vésale, Diemerbroek, Riolan, Bartholin, Heister, Ruysch et quelques autres anatomistes prétendent que la membrane de l’hymen est une partie réellement existante, qui doit être mise au nombre des parties de la génération des femmes, et ils disent que cette membrane est charnue, qu’elle est fort mince dans les enfants, plus épaisse dans les filles adultes, qu’elle est située au-dessous de l’orifice de l’urètre, qu’elle ferme en partie l’entrée du vagin, que cette membrane est percée d’une ouverture ronde, quelquesfois longues, etc., que l’on pourrait à peine y faire passer un pois dans l’enfance, et une grosse fève dans l’âge de la puberté.

Selon M. Winslow, l’hymen est un repli membraneux plus ou moins circulaire, plus ou moins large, plus ou moins égal, quelques fois semi-lunaire, et qui laisse une ouverture très petite chez les unes, plus grande chez les autres, etc. Ambroise Paré, Du Laurens, Graaf, Pinæus, Dionis, Mauriceau, Palfyn et plusieurs autres anatomistes aussi fameux et tout au moins aussi accrédités que les premiers cités, soutiennent au contraire que la membrane de l’hymen n’est qu’une chimère, que cette partie n’est point naturelle aux filles, et ils s’étonnent que les autres en aient parlé comme d’une chose réelle et constante : ils leur opposent une multitude d’expériences par lesquelles ils se sont assurés que cette membrane n’existe pas ordinairement.
Ils rapportent des observations faites sur un grand nombre de filles de différents âges, qu’ils ont disséquées et dans lesquelles ils n’ont pu trouver la fameuse membrane; ils concèdent seulement avoir vu, mais bien rarement, une membrane unissant des protubérances charnues, qu’ils ont appelées caroncules myrtiformes, mais ils soutiennent qu’elle est contraire à l’état naturel.

Les anatomistes ne sont pas plus d’accord entre eux sur la qualité et le nombre de ces caroncules ; sont-elles seulement des rugosités du vagin ? Sont-elles des parties distinctes et séparées ? Sont-elles des restes de la membrane de l’hymen ? Leur nombre est-il constant ? N’y en a-t-il qu’une ou plusieurs dans l’état de la virginité ? Chacune de ces questions a été posée, et chacune a été résolue différemment.

Ces opinions contradictoires sur un fait qui dépend d’une simple inspection prouvent que les hommes ont voulu rencontrer dans la Nature ce qui ne se trouve que dans leur imagination. Comment expliquer sinon que plusieurs anatomistes affirment être de bonne foi lorsqu’ils prétendent n’avoir jamais trouvé d’hymen ni de caroncules dans les vagins des filles qu’ils ont disséquées, même avant l’âge de puberté?

Alors que ceux soutenant au contraire que cette membrane et ces caroncules existent avouent que ces parties ne sont pas toujours les mêmes, qu’elles varient de forme, de grandeur et de consistance chez les différents sujets, que souvent, au lieu d’hymen, il n’y a qu’une caroncule, que d’autres fois, il y en deux ou plusieurs réunies par une membrane, que l’ouverture de cette membrane peut prendre différentes formes, etc.
Quelles conclusions doit-on tirer de toutes ces observations, sinon que les causes du prétendu rétrécissement de l’entrée du vagin ne sont pas constantes, et que lorsqu’elles existent, elles n’ont tout au plus qu’un effet passager, susceptible de différentes modifications ?

Un vestige de l’évolution

Si la nature n’a pas créé l’hymen pour prouver la virginité d’une femme, on cherche encore sa raison d’être. On suppose qu’il nous vient du poisson et qu’il était destiné à protéger l’appareil sexuel de l’eau – d’ailleurs, il protège toujours le vagin de la baleine jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se reproduire. L’hymen est devenu inutile et récessif depuis que nous ne vivons plus dans l’eau, mais il existe encore chez de nombreux mammifères tel le lamas, l’éléphant, le chimpanzé ou le rat.

Pourquoi en est-on encore au fantasme de l’hymen conçu comme une membrane

Pourquoi, aujourd’hui encore, prétend-on que l’hymen doit saigner lors du premier rapport ? Pourquoi même de très sérieux gynécologues affirment que les tampons pourraient perforer un hymen vierge et que le sport intensif, notamment l’équitation, pourrait « faire perdre son hymen » à une jeune fille ? Comment pourrait-on « perdre » son hymen ? Comment savoir si l’on a perforé son hymen par un tampon alors que, justement, on a ses règles et que l’on saigne ? Combien de filles ayant utilisé des tampons ont demandé à leur gynécologue si leur hymen était « perforé » ? Comment un gynécologue peut-il affirmer, sauf à avoir constaté une différence entre un avant et un après, si une jeune fille a été déflorée et par quoi ?
Quant à l’idée largement partagée de l’équitation pouvant déflorer, n’a-t-elle pas plutôt à voir avec l’imagerie érotique liée au cheval – les jeunes filles étant censées éprouver leurs premiers émois clitoridiens en montant ? Pourquoi, si un hymen intact ne saigne pas, parle-t-on d’hymen « complaisant »  – comme si une partie du corps pouvait être dotée de sentiments humains ? Pourquoi, si la norme est de ne pas saigner, subit-on encore et toujours la règle qui voudrait que l’on saigne ?

La force de la tradition

Pourquoi tant d’approximations, d’incertitudes et d’aberrations scientifiques alors que tant de femmes ont été et sont encore au mieux répudiées, au pire lapidées pour crime de lèse-virginité ? À cela, il y a au moins deux explications. La première tient dans la force d’une tradition culturelle et religieuse contre laquelle même les gynécologues rechignent à s’opposer. Et qui veut que la femme vierge soit déchirée pour découvrir la sexualité dans la souffrance et le sang. Sous l’effet de la puissance masculine dominante et possessive.

Cette image est tellement ancrée dans l’inconscient collectif que la plupart des jeunes filles ont peur de se déchirer par le sport ou les tampons, voire craignent le premier rapport. Sans parler de celles qui préfèrent en passer par la sodomie pour être sûres de rester vierges. Quand aiderons-nous les pucelles à vivre sereinement leur corps ?